Mennevaux
Le vieil homme est assis derrière son antique bureau, rivé à son fauteuil décoloré. Les mains noueuses étreignent les pages d'un livre annoté, surligné, souligné, émargé. Il grignote son stylo avec cet air déterminé qui le caractérise.
Si le bureau est poussiéreux, c'est que personne n'y est admis en-dehors de sa propre personne. Personne ne peut pénétrer le havre de paix et de travail qu'il s'est confectionné au fur et à mesure du temps.
Dans un coin, l’œil averti remarque une bibliothèque remplie d'ouvrages anciens et onéreux. Le marché du livre d'art fait la fortune de quelques illuminés et Mennevaux ferait sans aucun doute pâlir d'envie bien des fouines laborieuses.
On y trouve quantité de manuels biologiques parmi ceux de Galien, de Vésale, de Buffon, de Cuvier, de Darwin, de Mendel, de Morgan, presque tous dans leurs versions originales. Et plus récemment, on découvre Laborit, Franklin, Jacob, Watson, Wilson et Fossey. Certains possédant même des dédicaces exceptionnelles.
Les noms de Friedrich et Maria Dahl, d'Adolph Reuss, d'Hermann Lebert, de Charles Edward Griswold, de George Marx ou encore de Louis Fage, de Léon Becker et de William Rainbow auraient par contre été totalement oubliés.
Les études de Foix portait sur une diversité immense qui couvrait bien des domaines et bien des idées. L'horreur n'était pas exclue. Il vivait dans le sombre, les ombres, les zones indistinctes.
Personne ne savait réellement sur quoi portaient ses recherches et aucun membre familial ne s'y serait risqué. Il travaillait seul, enfermé, et cela suffisait. Cela suffisait à sa femme qui régentait la demeure comme un tyran.
Le bureau tient du véritable capharnaüm : pile de livres, dossiers jetés dans un coin, un fatras comprenant quelques dessins, des diagrammes étranges, des armes de tout pays et de toute époque. Alastair Foix n'est pas un homme habituel. On ne peut même pas dire qu'il est un homme du passé. Il vit simplement dans ses propres rêves, dans son propre monde.
Et ce monde effraierait n'importe quel homme sain d'esprit. Alastair pose ses notes, rejette ses lunettes sur son crâne ridé. Il regarde le cigare à moitié fumé dans son cendrier débordant de cendres refroidies. Il fixe un instant les presses papiers qui marquent son bureau : un étrange garçon en uniforme et une araignée grosse et velue prisonnière d'un bloc de glace.
La lampe de bureau peine à diffuser la moindre lueur dans cette immobilité lugubre. L'ampoule cachée sous une verrière teintée de vert superpose deux documents sur une plaque transparente. Alastair jette un foulard sur ses travaux et se lève.
La lumière explose soudain lorsqu'il actionne l'interrupteur, dévoilant alors des corps blanchâtres et difformes noyés dans de grandes vasques de formol. Les sujets sont passés, dépassés même. Ils formaient la base des études de son prédécesseur.
« Waldemar était un sinistre incompétent, soupire-t-il. Un imbécile patenté. Une somme de créations loufoques et inutiles. »
Parler, entendre le son de sa propre voix, rend la chose plus facile pour le vieil homme. Il sait que les jours sont comptés. Il le sent bien que rien ne lui apparaisse réellement.
Ouvrant la porte de son bureau, le vieil homme traverse un hall froid et sombre et se retrouve face au grand escalier central. Elle le regarde, pareille à une hideuse gorgone ventrue figée dans une pose théâtrale et fantasmagorique. Elle fixe sur son mari deux yeux dilatés aux pupilles rubicondes.
Et lui baisse la tête. Parce que les passereaux volent encore, parce que la tempête vibre encore, parce que l'Ankou vient de faire un pas supplémentaire. Oui ... Karigel an Ankou ...
- Il voyage, fait Tiphaine.
- Il est de retour, ajuste-t-il. Rassemble-les, il est temps.
Arcachon
Le bassin est beau sous le soleil. Quelques petits bateaux de plaisance s'élancent, voiles au vent, vers l'immensité de la grande bleue. Il fait si clair, le ciel est si radieux, si éblouissant.
Marina regarde le manège de la vie quelques centaines de mètres plus bas et soupire en pensant au temps qui passe, qui fait son œuvre et qui finalement donne si peu pour reprendre tellement.
Elle tient la lettre entre ses mains fripées. Une lettre qu'elle aurait préféré ne jamais recevoir. Tant de mauvais souvenirs, tant d'espoirs déçus et de pathétiques impressions floutées. Elle rejette la lettre sur la petite table en teck et se lève.
Le jour est si beau, si frais, si joyeux. Qu'il convienne donc de ne penser qu'au bien, soupira-t-elle. Laisser les ténèbres aux ténèbres et le malheur au malheur. Ne plus pleurer, ne plus crier, ne plus avoir peur.
La terrasse de sa grande maison est vide, comme oubliée. Il ne reste rien de ce qu'elle a été, rien de ses amoures, rien de ses passions. A peine un vieux tableau oublié dans le coin du salon et quelques statuettes de félins sur une étagère poussiéreuse.
Les fleurs qui naguère embaumaient la pergola rustique ont presque toutes disparu. Restent quelques bouquets d'herbes folles surgissant de ça de là entre d'épais massifs d'hortensias. Les cages bleues patinées par le temps et le soleil de trente étés pendent de guingois aux poutres lacérées.
Marina elle-même semble ruinée par les âges. Elle s'avance dans la salle à manger désespérément vide et passe en revue les portraits ternis de ses amies du temps jadis. Presque toutes s'en sont allées voici quelques temps déjà. Elle est la plus vieille. La première et la dernière selon l'angle duquel on se place.
Les meubles asiatiques ne lui donnent même plus la satisfaction ancienne de s'y asseoir. Juste quelques armoires laquées qu'elle regarde avec un sourire d'autrefois. Le petit buffet rouge aux ornements dorés à l'image des dragons de l'antiquité semble même perdu entre le bouddha de marbre et le paravent ouvragé.
Sa famille ! Trois ans qu'elle n'a plus de contacts avec aucun de ses membres. Elle suppose le retour triomphant de René aux rênes de la société. Cette immense structure spécialisée dans la biologie moléculaire et le traitement bio-chimique l'avait toujours rebutée.
Comme une carte de visite, elle se souvenait que le nom de la firme effaçait autrefois le nom même de la famille. Elle se revoyait gamine annoncer aux personnes qui l'entouraient qu'elle était la fille de BioGenèse. Tout plutôt que la fille mal aimée de Tiphaine et Alastair Foix.
Marina entre dans le grand salon arrondi et repère le temple de bois qui trône au milieu de la pièce. Peut-être que quelques minutes de relaxation lui seront bénéfiques. Peut-être y verra-t-elle plus clair dans la quiétude de la foi reconstructrice.
C'est dans ces moments de pure sérénité qu'elle repense au Japon et se dit qu'elle n'y retournera jamais. Elle revoit le Kinkaku-Ji, la cérémonie du Shuni-e, le Tô-Ji, le Nijôjo et le Kiyomizu Dera, le Japon traditionnel qui lui semble si loin, si impénétrable.
Elle se penche sur le bar aménagé dans la table basse de son bureau et avant de replonger dans les béatitudes de l’apaisement, elle se vide généreusement trois rasades de Shochu agrémenté de citron et de soda.
Le monde est beau, pourtant, songe-t-elle en versant deux larmes de pure souffrance. Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient ? La douleur et le malheur font-ils donc plus pour eux que passion et amour ?
Marina s'assied sur le plancher de son petit temple et inspire une grande fois avant d'expirer lentement. Saisir l'insaisissable et exprimer l'indicible. Il reste encore à Marina à être étonnée avant de disparaître.
Marrakech
Si le soleil frappe durement la France depuis deux mois, que dire de la désertification de cette cité historique. Le sable et le vent se taillent la part du lion entre la palmeraie et l'aéroport international.
Arléna habite les quartiers occidentaux, dans la ville de Tamansourt, établie par Mohammed VI pour désengorger le centre-ville de Marrakech l'éternelle. Nous sommes ici aux pieds de l'Atlas.
La demeure des Foix au Maroc a tout d'une ancienne demeure antique avec son patio ressemblant traits pour traits à l'atrium des grandes maisons latines. Arléna a dirigé la construction avec la fougue et la hargne qui lui sont légendaires.
Une superbe piscine légère et peu profonde orne l'intérieur de sa somptueuse résidence. Des salons vaporeux ornent chaque coin de la piscine. Des palmiers et des figuiers apportent fraîcheur et senteurs douces autour des salons. Chaque arbre semble supporter l'étage supérieur fait de bois teinté en vert émeraude.
Sur chaque aile s'ouvrent des arcades décorées aux portes ouvragées. Des draperies de satin et de soie pendent à l'intérieur des pièces donnant fraîcheur et couleurs à l'ensemble.
Si Arléna a choisi ce pays, ce n'est pas tant pour son climat, ni tant pour la platitude des prix que pour la chaleur payante des jeunes gens. Arléna, femme forte aux mamelles débordantes, aux rires forcés, aux colères ulcérées, à trouvé là ce qu'elle appelle l'amour de sa vie.
Mohammed est bien jeune comparé à cette vieille harpie adipeuse. Un gamin ! Ce n'est pas qu'Alastair l'apprécie, loi s'en faut. Il permet seulement à sa fille de satisfaire ses fantasmes de vieille friquée.
La mère de Jean pose la lettre sur la table glacée et se tourne vers son jeune amant occupé à arroser les plantes. Elle le regarde avec envie, envie d'autant plus décuplée que l'âge avance.
Si son premier mari lui revient en mémoire, c'est qu'elle évoque les mauvais moments et qu'elle décide d'oublier les instants agréables. Elle s'étale alors sur son divan fait de fils dorés et mauves et fixe le plafond coloré d'un sourire froid et dur. Mourir fut la plus belle chose que son mari réalisé pour elle.
- Quelque chose ne va pas, lui demande Mohammed en déposant l'arrosoir.
- Si. Si, tout va bien. Je viens de recevoir une lettre de mon père. Une réunion pour les fêtes de fin d'année, d'après ce que j'ai pu lire.
- Ah ? Je n'y ai pas ma place comme à l'habitude ?
- Non ... père ne veut pas te voir, tu le sais. Il accepte ma vie, mais cela ne va pas plus loin.
- C'est quand même formidable ça ! Vous les occidentaux avez des manières étranges.
- Ne t'en formalise pas ! D'ici peu de temps, il crèvera et nous aurons alors tout son fric pour vivre encore mieux.
- Tu sais que ce n'est pas ton argent qui m'intéresse, poussin.
- Bien sur que je le sais. Si seulement tous ces salopards qui se prétendent de ma famille le savaient ... mais non ! Eux veulent mon argent, mes biens.
- Et ils sont prêts à sacrifier ton bonheur pour cela. C'est monstrueux.
- Je sais ... monstrueux ... oui ... ils sont monstrueux. Ce n'est rien, je n'ai pas besoin d'eux pour vivre.
Arléna quitte le patio, laissant la lettre sur la table, pour se rendre dans le bureau afin d'écrire une lettre à son père. Son intention secrète étant quand même de faire admettre son amant dans le saint des saints du château de Mennevaux.
Alors qu'elle passe dans le salon, elle aperçoit son reflet dans le miroir et s'arrête un instant. Elle a vieilli, la grosse. C'est vrai ! Et ce n'est pas sa coupe au carré d'une blondeur à faire pâlir d'envie Maryline Monroe qui la fera se reprendre quinze années dans les jambes.
Elle n'aime plus se voir, voir celle qu'elle est devenue. Sa jalousie exacerbée envers les jeunes filles, ses crises de nerfs à répétition, ses liposuccions successives, ses massages, ses désastres financiers. Une vieille conne.
Si c'était à recommencer ... elle suivrait le même chemin. Et alors qu'une larme menace de se former au coin de ses yeux embrumés, Arléna frappe son poing directement dans le miroir. Rien ... plus rien.
Et quand elle songe à son fils, cette ignoble crapule, elle aurait presque envie de vomir.